LES RÉCITS DES ANCIENS

LA GUERRE D'INDOCHINE

CORRESPONDANCE DU LIEUTENANT TOURRET

LETTRES D'INDOCHINE
au Peloton de Jeeps Blindées 9ème Escadron du du 1er R.E.C. (4ème Partie)

SP 54050 [Vientiane], le 15 octobre 1953

Ces derniers temps j’ai pas mal circulé : reconnaissances de pistes et virée de trois jours à Paksane. Le temps s’est mis à la saison sèche et le Mékong baisse à une allure record ; le terrain devient moins détrempé. Quant à dire que les pistes sont déjà des autostrades, il y a un pas… et chaque sortie me voit revenir avec un pot d’échappement sur la banquette arrière !

Pour Paksane, j’ai escorté deux colonels… et j’ai été ainsi convié à un "Ba Sy" (se prononce bassi) du tonnerre, bien mieux que mes petites fêtes locales dans des villages fauchés… Imaginez-vous une maison laotienne sur pilotis, du genre de celles qui sont sur la photo que je vous ai envoyée. Dans la grande pièce du haut se trouvent massées au fond une vingtaine de personnes. Au centre, sur un tapis, une quinzaine de vases d’argent dans lesquels reposent des cônes en feuilles de bananier, pointe en haut, piquetés de fleurs odoriférantes et de bâtonnets d’encens allumés ; le tout semé de petites ficelles de coton.

Vous arrivez dans l’ordre de préséance ; le "chao muong" (préfet) vous reçoit en bas de l’escalier, vous quittez votre paire de chaussures (ô traîtrise, mon colonel ! vous qui aviez des chaussettes trouées…) et arrivez dans la salle. Grand laï-laï (saluts orientaux ostentatoires, les mains jointes sur la poitrine) et l’on s’assied sur ses jambes, dans la position du lotus (du Bouddha). Très inconfortable, surtout quand on ne peut pas s’appuyer au mur, non par décence, mais pour ne pas se retrouver en vrille, direction le rez-de-chaussée, en traversant le-dit mur, qui est fait de lattes légères de bambou tressé ! A ce moment, recueillement dont la durée est fonction de l’importance des autorités (nous avons été gâtés…).

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