LES RÉCITS DES ANCIENS

LES ANNÉES 2000

A MOI LA LÉGION !

En novembre passé, je me trouvais dans une ville industrielle de l'Est, occupé à présenter mes mérites devant les membres d'une famille d'industriels : sept hommes, appartenant à 3 générations, autour d'un patriarche de 85 ans.
Ils étaient confrontés à tout un ensemble de problèmes de stratégie, d'évolution technologique, en même temps que de transmission de pouvoirs, avec l'obligation de rendre liquide un capital jusqu'alors jalousement contrôlé par l'aïeul : en un mot, le type de situation que j'affectionne, et que c'est mon métier de résoudre -ou, du moins, d'aider à résoudre.

Ce n'était pas ma première visite, mais celle-ci devait être décisive, et je saurais, à son issue, si j'étais retenu ou non comme conseil. Or, depuis plus de deux heures j'argumentais, certes sans être contredit ni interrompu, mais avec l'impression désagréable de parler "dans le vide", d'être, soudain, à côté du sujet. Quand, à force, je croyais capter l'attention et l'approbation d'un de mes interlocuteurs, celui-ci se retournait silencieusement vers le patriarche : celui-ci, tassé, voûté, mais l'œil attentif, la lippe soupçonneuse, ne disait mot, et je continuais mon inutile monologue.

De guerre lasse, je me tus : c'est alors lui qui parla. Il me dit qu'il ne doutait pas de mes connaissances, ni de mon expérience, et qu'il était convaincu, comme ses fils et petits-fils, que j'avais les qualités professionnelles requises pour les aider, "mais, voyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, celui qui nous conseillera saura nos secrets, nos faiblesses, voire nos dissensions : nous serons entre se mains. Or, ce monde financier new-yorkais ou parisien d'où vous êtes issu ne nous dit rien qui vaille : les vertus auxquelles nous croyons n'y ont pas cour, et on y trahit sans complexe, alors que pour moi et pour ma famille le respect de la parole est primordial".

Suite